Un moment parfait

par Pierre Alain Gourion

 

Alex se retourna.

Etait-il cette nuit là à Montluçon, Poitier ou Hazebrouck, il ne saurait plus le dire tant, pendant de longues années, il avait sillonné la France des petites villes en tous sens, dormant chaque nuit dans l’un de ces motels sans charme, et sans compagne.

Alex était représentant en machine à affranchir le courrier. Mais son travail déclinait. Internet supplantait, ici comme ailleurs, la bonne vieille correspondance manuscrite ou tapée sur l’Underwood de l’entreprise.

Lui aussi déclinait, comme le soleil d’un après midi pluvieux finit par se coucher, sans autre espoir que de se lever le lendemain et de pousser à nouveau les portes, l’air dynamique en apparence.

Tu parles. Tout foirait dans sa vie. Et sa femme, partie, lasse de ses aventures. Et ses filles, qui épousaient les réactions de leur mère. Et son travail maintenant, qu’il ne pourrait plus garder très longtemps, il le savait, il le sentait. Il serait un SDF, un jour, après l’ANPE et la fin de ses droits. Il sombrerait dans l’alcool, peut-être, comme son père avant lui. Son destin. Son putain de destin. Comment résister ?

Il en avait pris son parti. Il dinait dans un restaurant local, et, quand cela se présentait, fuyait sa chambre et se cherchait une milonga, l’un de ces bals de tango argentin, comme l’adepte d’une secte où il pratiquerait, avec d’autres paumés comme lui, son occupation favorite et désespérée.

Seul le divin tango parvenait encore à réveiller chez lui comme un soupçon de désir, une once de sainteté, un sursaut de libido mal en point.

Et il y en avait une, de milonga, ce soir, au Coventillo, un ancien couvent réhabilité par les milongueros locaux. Une aubaine, dans ce trou perdu. On y avait des surprises, parfois, dans ces villes paumées au fin fond d’une campagne à betteraves, à blé ou à cochons. On y rencontrait parfois de fines pervenches à talons hauts et bas résilles, grimées pour la circonstance, apprêtées pour plaire, et ne pas moisir sur un banc. Et si la nuit était bénie, une chance de ne pas finir seul dans ses draps de passage, un espoir de serrer contre soi autre chose qu’un édredon fatigué.

Il sorti, requinqué par le vin rouge du patron et l’espoir vain d’une conquête. Redressant le col sale de son pardessus beige –il faudrait bientôt le changer, celui-là -, il brava le crachin sinistre et trouva bientôt le Coventillo, qui était à deux pas. Dépassant le haut porche de ce lieu autrefois dévolu à la prière, il repéra la porte d’entrée aux effluves sonores de Gardel, et pénétra dans le temple.

L’association Todo Tango avait bien fait les choses : petites tables rondes avec nappe et bougie, lumières délicatement tamisées, ogives profondes ou se perdaient les couples, bonne sonorisation. Le DJ de service jouait à présent « La ultima Curda » :

 Lástima, bandoneón, 

mi corazón... 

tu ronca maldición maleva. 

Tu lógrima de ron me lleva 

hasta el hondo, bajo fondo, 

donde el barro se subleva... (1) 

Comme cadeau de bienvenue, il aurait pu espérer mieux ! Les poètes eux non plus n’étaient pas toujours au firmament du bonheur…

Il commanda son verre de rhum et parcourra la salle du regard. Comme d’habitude, il ne connaissait personne, sa belle prestance et son tango, les bons jours, feraient le reste. La piste, clairsemée, tournait au rythme des pivots, ganchos, et autres ocho cortados. Sexagénaires encore verts, donzelles parfumées, il retrouvait le climat si particulier que mille fois déjà il avait pratiqué, dégusté et aimé jusqu’à la lie.

Autour du bal, vers le fond, quelques personnes seules, quelques couples attablés. Il remarqua l’un deux. Ou plutôt, il la vit, elle, superbe brune pulpeuse aux yeux de biches un rien lasse. Avec son type, un grand baraqué aux sourcils charbonneux, ils formaient un couple magnifique de prestance. Mais, comment dire, le climat n’avait pas l’air d’être au beau fixe entre eux. Comme de la dispute dans l’air. Quand ils se parlaient, ils semblaient se mordre, en mots rapides et étouffés.

Le type se leva, et, comme pour la punir, alla inviter une greluche immonde, petit boudin frétillant très probablement champouineuse au salon de coiffure du centre. Quelle misère…

Ya sé... no me digas... Tenes razón!... 

la vida es una herida absurda, 

y es todo, todo, tan fugaz, 

que es una curda 

nada más! 

mi confesión!... (2)     

Et le regard de la belle brune croisa celui d’Alex, comme dans une demande délicate et muette. Non, il n’avait pas rêvé,  la mirada, il connaissait, le bougre.

Il s’approcha d’elle, clairement, et s’inclina pour l’inviter. D’un sourire, elle accepta, se leva, et le précéda, ondulante à souhait, sur la piste bénie. Beni soit le Seigneur, Coventillo ! Bénie soit cette nuit.

Ils s’enlacèrent,  dans un abrazzo qui, sur le champs, ce sont des miracles qui arrivent, fut simplement parfait. Et sans un mot, bien entendu. Seul le chanteur poursuivait :

Contame tu condena, 

decime tu fracaso, 

.... no ves la pena 

que me ha herido?... (3) 

Non, ils ne disaient rien. Pourquoi parler en dansant, quand tout est clair, surtout ce qui ne s’exprime que par la chaleur des corps, la lenteur d’un geste, l’effleurement d’un sein ou d’une jambe ardente, l’abandon des défenses ?

Abandonnée dans ses bras, elle l’était, totalement, répondant à l’instant à la moindre de ses sollicitations, anticipant avec esprit et finesse le boleo qu’il lui proposait.   

Son type la matait sévèrement, tout en faisant bouger la shampouineuse, qui se surpassait dans la vulgarité. Et plus il la surveillait, jaloux à en crever, plus elle en rajoutait, pénétrant l’intimité d’Alex, qui n’en pouvait plus de bonheur.

Ya se que me haces daño!... 

Yo se que te lastimo 

llorando mi sermon de vino!... 

Pero es el viejo amor 

que tiembla, bandoneón, (4) 

Leur désir montait, imparable, décisif, Ils avaient peur que cela cesse, que la musique s’arrête, que la dernière note se joue, que la vie quotidienne, la chienne, reprenne ses droits.

Mais la musique continuait, le bandonéon se déchainait, et la belle aussi, pour son plaisir à lui, à lui seul.

Moment d’éternité, espace de l’infini, temps arrêté, pantois.

Il n’était cependant pas dupe, Alex, malgré ce moment chaud, malgré toutes ses volutes et toutes ses gentillesses : c’est le mari qu’elle visait, à travers lui, pauvre bougre de représentant en machine à timbrer les lettres qui furent d’amour et ne sont que relances, avertissements, convocations et compliments distingués.

Non, pas dupe, Alex, mais tout se confondait dans sa tête. Et la belle inconnue dans ses bras éperdue, et la musique mouvante, et le vin, et le rhum, et son parfum de femme donné en confidence, et le mari dont les yeux maintenant la fixe cruellement, durement, comme une envie de meurtre chez ce type, on dirait.

Aurait-t-il bu, lui aussi, pour oublier ses tourments ?

y busca en un licor que aturda 

la curda que al final 

termine la función 

corriendole un telon 

al corazón!... (5)

La musique montait, comme si le DJ suivait les opérations à la lettre, et l’on sentait confusément que le morceau tirait à sa fin. Encore un peu, les musiciens, faites nous rêver encore, et encore, et toujours…Laisser nous déguster, laisser nous au moins un souvenir parfait, laissait nous oublier que le temps va passer, les souvenirs manquer et les parfums s’enfuir.

Un poco de recuerdo 

y sinsabor 

gotea tu rezongo lerdo. 

Marea tu licor y arrea 

la tropilla de la zurda 

al volcar la ultima curda... (6) 

Il voulut voir ses yeux, de près, savoir ce qu’elle ressentait, en être sûr, pour toujours. Il prit un rien de distance, dans un geste lent qui l’éloigna de lui, et, la faisant pivoter, put effleurer son visage et voir son regard, éperdu de bonheur et terrifié du mari.

Le dernier temps de la musique arriva. Ils s’immobilisèrent en une gestuelle commune, et restèrent ensemble encore, un peu plus que le code tacite ne l’eût accepté. Le mari était là, derrière elle, et, dans un lent mouvement du bras, enfonça le couteau qu’il avait à la main dans le dos de la belle, dans son cœur à elle, si chaud et si palpitant.

Elle était morte déjà, dans ses bras pour la nuit, pour la vie, que pour lui.

 

En un millième de seconde, il songea à ce conte érotique qu’il avait lu, autrefois : Exécution sur la place publique, la foule se presse et vomit le coupable. Elle est là, dans sa robe fendue. Elle sent le sexe d’un homme qu’elle ne connaît pas, derrière elle, chercher son chemin et le trouver, et la foule hurle, et le bourreau fait son office, et abat sa hache sur le coup du supplicié. Et il la pénètre, et, quand la tête tombe, éjacule en elle et se retire déjà.

 

Elle était morte déjà, dans ses bras pour la nuit, pour la vie, que pour lui.

Alex bandait à mort. Il explosa en elle, et pour l’éternité, son sperme se répandit dans les nuages du ciel.

Cerrame el ventanal, 

que quema el sol 

su lento caracol de sueño... 

no ves que vengo de un país 

que esta de olvido, siempre gris, tras el alcohol. 

Alex se retourna, et trouva le sommeil. Demain, il ferait jour.

 

 

(1)Pitié, bandonéon, mon cœur

Ne supporte plus ta rauque malédiction;

Ta larme de rhum

M’enfonce au plus profond du trou

D’où monte la boue.

(2)Je sais, ne me dit rien,

Tu as raison,

La vie est une blessure absurde

Et tout, tout est tellement rapide

Que ce n'est qu'une cuite, rien de plus,

Ma confession.

(3)Raconte-moi tes peines,

Parle-moi de tes échecs,

Tu ne vois pas la douleur qui m'a blessé,

Parle-moi, simplement, de cet amour absent

Derrière un morceau d'oubli.

(4)Je sais qu'il te rend triste,

Je sais qu'il te fait mal,

Tu as pleuré mon serment d'ivrogne

Mais c'est le vieil amour

Qui tremble bandonéon.

(5)Il cherche dans l'alcool qui abrutit

La cuite que tout au bout

Termine le spectacle

Et recouvre le cœur d'un rideau.

(6)Un peu de souvenir, et sans plaisir

Ton grognement maladroit s'égrène;

Ta liqueur étourdit

Et balance

La violence d'un gaucho

A la culbute de la dernière cuite.

(7)Ferme la fenêtre

Le soleil brûle

Son lent escargot de rêve

Tu ne vois pas que je viens d'un pays

D'oubli ou tout est toujours gris

Au travers de l'alcool.


Sous-pages