Voilà : ma milonga idéale se trouve dans la boîte de réception de ma messagerie. Buenos Aires. Sarmiento 4006. La Catedral.
Nous sommes le 10 novembre 2008. Il fait nuit mais l'air est encore très doux. Je quitte le quartier San Telmo en taxi. A la radio déjà, des airs de tango. Le chauffeur est un vieux monsieur tiré à quatre épingle, le cheveu gominé et luisant comme une patinoire, qui conduit son tacot déglingué avec une étrange douceur malgré le traffic infernal de la ville.
Il me parle. Raconte Bs As, sa jeunesse, les rencontres qu'il a faites dans les milonga, sa passion du tango, le temps qui passe...
Et le temps passe effectivement : Il est presque minuit et nous voilà maintenant arrivés devant la Catedral. Il me souhaite une bonne soirée en rendant la monnaie. Je lui souris en refermant la porte. La Milonga ce soir a commencé pour moi dans ce taxi plein de tango et d'histoire.
Quelques marches dans le pénombre. Puis l'entrée enfin. Je retrouve avec émotion ce lieu magique où tout n'est fait que d'objets hétéroclites et raffistolés. On y croise pêle-mêle des fauteuils à trois pattes et des coussins endimanchés dans une chemise banche, des caisses d'orangina et des tables bancales. Dans ce lieu immense, pas de place pour l'uniformité : il n'y a que des histoires particulières. Jusqu'aux lames du plancher déglingué qui refusent obstinément de s'aligner en ordre militaire.
Il me faut quelques tours de piste pour me souvenir de la topographie du sol, en accepter les trous et les lames débordandes, la rugosité. Et c'est comme si chaque pas était une découverte. L'ambiance est gaie, conviviale. Toutes les générations se croisent, se rencontrent, se parlent et s'invitent. La musique remplit tout l'espace. Je me sens bien. Je retrouve "Dulce de leche", affairé à l'organisation de cette nuit, soucieux que tout le monde se sente bien. Il déambule de tables en tables. Sourit. Embrasse. Hé oui : ici, on s'embrasse : entre hommes aussi bien qu'entre femmes. On se prend dans les bras. Vraiment.
Et c'est sans doute pour ça que l'abrazo est si naturel. Ce n'est qu'une manière de prolonger un bonjour.
Je suis heureuse de le retrouver. C'est mon premier grand souvenir de Bs As. Je me love dans ses bras. J'entends nos respirations qui s'accordent petit à petit. Je le laisse m'emmener en voyage. Je ne pense à rien d'autre qu'au plaisir de me laisser porter. Rien d'accrobatique ni de compliqué. Mais je retrouve dans cet abrazo un bien-être immédiat et une indicible émotion.
Je serais incapable de dire ce que je ressens. Mais lorqu'il me raccompagne, je suis bouleversée de ces quelques minutes partagées.
Je me rassoie avec pour seule envie de profiter de cette sensation qui m'envahit. Je ne cherche le regard de personne. J'attends que mes sensations se dissipent pour être à nouveau disponible. Et comme les codes sont parfaitement clairs en ce lieu, personne ne fait irruption dans ma bulle.
Lorsqu'enfin l'envie d'un autre voyage prend corps, je pose mon regard autour de moi, surveille les signes, accepte une nouvelle invitation, trouve ma place dans les bras qui s'ouvrent et me laisse à nouveau porter par l'énergie de cette nouvelle rencontre, par le rythme de la musique.
Découvrir un nouveau partenaire, sentir cette légère inquiétude : arriverons-nous à nous comprendre et à nous accorder ? Et finalement, accepter l'imperfection, lacher prise et se rendre compte que les choses sont infiniment plus simples que nous ne l'appréhendons généralement.
Les rencontres se succèdent à intervalle régulier.
Miguel annonce finalement Eduardo et Mariana.
Je les vois entrer en scène et je suis sidérée une nouvelle fois de leur présence à tous les deux. Mariana surtout m'étonne parce que malgré son mètre cinquante et ces quarantes kilos tous mouillés, elle occupe tout l'espace de la piste. Une grande dame en somme !
Les danseurs sont devenus public à présent et, avec la chaleur qui les caractérisent, ils manifestent leur enthousiasme, interviennent, applaudissent. On est loin de l'ambiance feutrée d'un théâtre. Les spectateurs sont partie prenante au spectacle.
La nuit se poursuit. Les spectateurs redeviennent les acteurs de la piste. Ceux qui ne dansent pas boivent un verre en parlant, d'autres reprennent des forces autour d'une assiette. Mais jusqu'au bout, je suis frappée par ce plaisir communicatif de partager ce moment tous ensemble.
Voilà.
On est dimanche matin.
Le 16 novembre.
Je suis à Lyon.
Bs As n'aura été qu'une parenthèse idéale dans un week-end gris et froid.